On en parlait peu il y a encore quelques mois. Depuis mars 2026, le cadmium fait les gros titres. L'Anses, l'agence sanitaire française, a publié un rapport qui dérange : près d'un adulte sur deux est aujourd'hui surexposé à ce métal lourd, et l'alimentation en est la cause quasi exclusive. Pour comprendre comment ce polluant a fini dans nos assiettes, il faut regarder sous nos pieds — dans les sols agricoles.
Un métal qui ne part jamais
Le cadmium (Cd, 48e élément du tableau périodique) existe naturellement dans la croûte terrestre. Rien de spectaculaire en apparence. Mais il a une propriété qui change tout : il ne se dégrade pas. Une fois dans l'environnement, il s'y installe. Il passe des sols vers les plantes par les racines, remonte la chaîne alimentaire, et finit par s'accumuler dans nos reins, notre foie et nos os.
Là encore, le corps est mal armé : la demi-vie biologique du cadmium se compte en dizaines d'années, dix à trente selon les estimations. En clair, on ne s'en débarrasse pratiquement pas. Quelqu'un peut donc avoir une charge élevée aujourd'hui simplement parce qu'il en a avalé de petites doses, repas après repas, pendant trente ans. Aucun symptôme sur le moment. C'est tout le problème.
Le cadmium est classé CMR — cancérogène, mutagène et toxique pour la reproduction. Depuis 2012, le CIRC le range parmi les cancérogènes certains pour l'homme (catégorie 1A), avéré pour le poumon en exposition professionnelle. D'autres cancers sont suspectés, du côté du pancréas, de la vessie, de la prostate ou du sein.
Ce que l'Anses a mis sur la table
Le rapport d'expertise collective du 25 mars 2026 n'arrive pas de nulle part. Il vient confirmer et amplifier ce que plusieurs travaux signalaient depuis une dizaine d'années. Deux études l'ont précédé en février : le premier tome de l'enquête sur l'alimentation totale (EAT3) et une analyse des moyens d'action pour faire baisser l'exposition.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. La proportion de Français dont l'imprégnation dépasse la valeur toxicologique de référence est passée d'environ 3,7 % au milieu des années 2000 à près de 47 % une décennie plus tard. Et ce sont les enfants qui inquiètent le plus : la dose journalière tolérable est dépassée chez environ 36 % des moins de trois ans, et chez un quart des trois-dix-sept ans, contre 14 % seulement en 2011. La tendance ne s'inverse pas, elle s'aggrave.
Pour situer les ordres de grandeur, l'Anses a retenu le risque osseux — ostéoporose, fractures — comme effet de référence, et fixé une dose journalière tolérable à 0,35 microgramme par kilo de poids corporel et par jour. Pour un adulte de 70 kg, cela revient à environ 24,5 microgrammes quotidiens. Pas grand-chose, et c'est bien là le souci.
Pourquoi nos sols ?
Deux histoires se superposent.
La première est géologique. Certains sols sont naturellement riches en cadmium parce qu'ils reposent sur des roches calcaires : la Champagne, la Charente, le Jura, les Causses du Massif central. Ces régions n'ont rien fait de particulier ; elles ont hérité de leur roche-mère.
La seconde est de notre fait, et c'est elle que l'Anses vise en priorité. L'essentiel du cadmium qui s'accumule dans les terres agricoles — autour de 80 % — vient des matières fertilisantes. En tête, les engrais minéraux phosphatés, qui pèsent à eux seuls plus de la moitié des apports. Viennent ensuite les effluents d'élevage, puis, plus marginalement, les boues et composts. Les retombées atmosphériques de l'industrie ont aussi joué un rôle par le passé, parfois conséquent localement, mais cette source s'est largement tarie.
Le pire des cas, c'est quand les deux logiques se cumulent : un sol déjà chargé naturellement, sur lequel on épand des engrais phosphatés depuis des décennies. Résultat, la France se situe au-dessus de la moyenne européenne, avec des teneurs de surface autour de 0,25 mg/kg contre 0,20 pour l'Union. Le pays compte par ailleurs plus de 7 000 sites pollués ou potentiellement pollués.
Du champ jusqu'au pain
Le cadmium capté par les racines se loge dans les végétaux, et tout particulièrement dans les céréales comme le blé. Sans surprise, ce sont donc les aliments de base qui pèsent le plus : pain, pâtes, riz, céréales, pommes de terre, légumes. Pris isolément, ils ne sont pas les plus contaminés. Mais on en mange beaucoup, et tous les jours — c'est cette régularité qui en fait les premiers contributeurs.
D'autres produits en concentrent davantage, les coquillages, les mollusques, les abats notamment. Comme on les consomme plus rarement, ils comptent finalement moins dans le total.
Chez les non-fumeurs, l'alimentation représente jusqu'à 98 % de l'exposition. Pour les fumeurs, le tabac ajoute une dose loin d'être négligeable, la plante concentrant elle aussi ce métal.
Les effets sur la santé
Sur la durée, et même à faible dose par voie orale, le cadmium s'en prend d'abord aux reins, jusqu'à pouvoir conduire à une insuffisance rénale. Il fragilise aussi les os, ce qui augmente le risque d'ostéoporose et de fractures — c'est l'effet que l'Anses retient comme critère sanitaire. S'y ajoutent des soupçons sur le système cardiovasculaire et sur le neurodéveloppement de l'enfant, population à surveiller de près.
Précision utile : on parle ici d'accumulation lente et d'exposition prolongée, pas d'une intoxication brutale après un repas. Le danger est dans la répétition, pas dans l'assiette d'un soir.
Peut-on limiter l'exposition ?
L'Anses mise d'abord sur l'action à la source : plafonner les teneurs en cadmium tolérées dans les fertilisants, à commencer par les engrais phosphatés. C'est le seul levier capable de faire baisser durablement la contamination des récoltes. Encore faut-il s'armer de patience. Le métal persiste si longtemps, dans les sols comme dans le corps, que les bénéfices ne se verront que sur plusieurs années, voire plusieurs décennies. Un marathon, pas un sprint.
À titre individuel, quelques réflexes aident, même si leur effet reste difficile à chiffrer précisément. Ne pas fumer, déjà, puisqu'il s'agit d'une source évitable. Varier ses féculents ensuite, en faisant tourner le pain et les pommes de terre avec des légumineuses ou du quinoa plutôt que de revenir toujours aux mêmes. Et veiller à un bon apport en fer et en zinc, qui freinent l'absorption du cadmium par l'intestin.
En cas de doute, un médecin peut prescrire les bons examens, dosage urinaire et bilan rénal en tête.
Un dossier de long terme
Toute la difficulté tient à la nature du polluant : invisible, indélébile, et présent dans les aliments les plus banals. Devant une imprégnation qui grimpe, surtout chez les enfants, l'Anses presse les pouvoirs publics de légiférer sans attendre. Faute de quoi, prévient-elle, les conséquences sanitaires deviendront probables pour une part croissante de la population. La prochaine grande enquête d'imprégnation, attendue vers 2028-2030, dira si l'alerte a été entendue.
Article à visée d'information générale. Il ne remplace pas un avis médical : en cas de question sur votre santé, parlez-en à un professionnel.